samedi 2 décembre 2006
Etran'gers
Je suis arrivé dans cette petite ville un soir d’automne. De la fenêtre de l’hôtel j’apercevais un pigeonnier de pierre ; au loin le soleil se couchait sur une armée de tournesols fatigués.
Je venais régler une obscure affaire d’héritage, pourtant le cadet de mes soucis. J’ai dîné à l’hôtel, vêtu d’une chemise mousquetaire. Un Pousse Rapière était servi dans le patio, mélange de vin fou et de liqueur d’Armagnac à l’orange. Les convives semblaient tous étrangers, et je n’ai pas eu l’occasion d’entamer une conversation avec la jeune femme blonde qui avait attiré mon regard.
Le lendemain j’ai pris mon petit déjeuner sur la place de la cathédrale. En terrasse on parlait Anglais. Accoudés au bar, quelques autochtones devisaient.
« -Le lac? Ils vont le faire ?
-hum on en parle, les géologues sont venus ramasser des carottes.
-Té ! En tout cas, Le Gilles, des Lugas, il fait du maïs au bord de Gélise, des fois qu’il serait exproprié, on lui donnera davantage !
-Et celui de Gui
-Gérard ? Tu sais combien il l’a vendu son poulailler aux Anglais ? »
Je me suis hasardé à poser une question.
« -Lucien, tourne pas le dos au client ! a lancé mon voisin de gauche à mon voisin de droite, en rajustant son béret.
-Pardi ! Ils rachètent tout ici.
-Et tous les six mois, ils nous piquent un panneau !
-?
-Té ! Oui : Condom ! Chez eux ça veut dire capote anglaise. On a même un musée maintenant !
-C’est l’Europe ! »
Dans un éclat de rire ils ont avalé leur petit blanc.
Sur le distributeur de cacahuètes, une annonce : "Séjours linguistiques : apprenez l’anglais dans le Gers".
mercredi 18 octobre 2006
Paroxysme spasmodique
C’est pour moi cette lettre ? Urgent ? Pff …Qu’ils aillent se faire voir. Moi ch’uis claquée, je me relaxe d’abord, après je verrai.
Marre. Quelle journée. La composition d’exotiques, le bouquet rond pour la fête, la gerbe de la crémation et les couronnes pour la mise en bière. Debout et je piétine sans arrêt.
. Mieux qu’une boulangerie pourtant.
Ouf…Bon, allez, on s’installe, un grand verre d’eau, un disque de chant d’oiseaux sur la chaîne et hop, le bonheur.
Je veux et j’exige ….
N’empêche, on meurt plus en été, des jeunes, des vieux, la voiture, la chaleur, quelle vie !
Délicieux ce truc. Tu t’assieds, il s’allonge. Les coussinets se gonflent aux creux de la nuque. Extase. Programme nuit, de la douceur.
Sans les indemnités compensatoires, jamais j’aurais pu m’offrir cet engin. Le massage commence. Ca laboure le dos en douceur et en rond. Je me concentre.
. Comment disait l’orthophoniste quand j’étais môme ? « Je veux et j’exige… » Ca vibre dru sous les fesses, ça tortille autour des mollets. Et je te malaxe les cuisse, ça monte ça descend, du cou aux talons. C’est bon. Ca triture ça triture. « Je veu’zé j’esxziggeuh… »
Qu’est-ce qui lui prend ? Il s’emballe ? Le cuir se trémousse. C’est bon. Trop fort tout de même. « Je veuux zé zexiche » Il m’oppresse là, y me pétrit les poumons. J’exige…Mais quoi ? Non !
Un paroxysme spasmodique.
Le lendemain sa collègue de travail l’a trouvée, raide et bleue. La lettre du fabricant rappelait le « fauteuil de massage EXT XXL2108» pour vice de fabrication pouvant s’avérer dangereux.
mardi 1 août 2006
Pain brûlé
Tous ses cartons sont prêts, elle attend le petit camion de location, et va acheter du pain pour son petit déjeuner. Lorsqu’elle entre dans la boutique, le boulanger cesse de plaisanter avec la cliente
. Elle demande un pain spécial.C’est le meilleur de la boutique mais elle vient surtout pour les tempes grisonnantes du boulanger, et l' impression de puissance qui émane de lui.
Elle observe ses deux doigts jaunis : il fume en faisant le pain. Un jour elle a décelé un peu de cendre dans la mie du pain spécial, elle l’ a trouvé presque meilleur.
Elle ne regrettera rien de cette petite ville, collègues, élèves, parents. Elle y a eu quelques satisfactions professionnelles, un projet de théâtre avec les enfants, soutenu par les créateurs locaux, mais elle n’a pas réussi à s’y plaire.
Seule sa visite quotidienne au boulanger lui manquera. Quelque chose de profond et doux dans le regard. Mais pourquoi ne plaisantait-il pas avec elle ? Elle aurait aimé qu’il lui dise « alors ma petite dame, qu’est-ce que je vous donne ce matin ? » assorti d’un de ces propos légèrement grivois.
Elle rêvait parfois qu’il l’attendait à la sortie de l’école, un jour de pluie : « c’est ma tournée, je vous ramène chez vous ». Elle l’aurait fait entrer, lui aurait offert un petit blanc. Il l’aurait prise dans ses bras, brusquement, un peu sauvagement. « Ah, j’ai tellement envie de vous ! » Elle aurait résisté quelques secondes, et ils auraient roulé sur le tapis.
- Merci… Je déménage aujourd’hui.
- Ah ? Il rougit un peu, eh bien bonne chance alors.
Elle sort.
Une intense envie de pleurer l’étrangle et tord son ventre.
Elle jette le pain dans la première poubelle.
NB, ce texte est le miroir d'un texte de Philippe Andréoléty qui jouait le boulanger ;)
jeudi 8 juin 2006
café brûlant
Il est entré, elle a su, aussitôt, qu’elle cèderait. Pourtant, trois mois plus tard, confrontée à un choix qui l'agacerait, elle regretterait sans doute un instant de n’être pas restée de marbre.
La matinée s’engluait dans la fosse béante et sans fond de ces journées que l’on croit ne jamais voir finir. Seule alors, la mise en scène précise de sa propre disparition peut apporter un soulagement à la douleur tapie au fond de chaque cellule, qui imprègne la pensée, limite le mouvement, écrase le coeur et les poumons. On imagine un stratagème : une boîte de phénobarbital, une lame de rasoir, une voiture la nuit, un chemin forestier. Il faudra du temps avant que l’on me retrouve. On sourit.
Il a sonné. Jeune, les yeux noirs et brillants. Teint sombre et voix très douce. Par habitude elle a proposé un café qu’il a accepté sans hésiter. Légèrement renversé sur sa chaise, pour regarder autour de lui, il a capté son attention. Il a commenté avec humour les livres qui se trouvaient là, un peu partout, dans la cuisine.
Elle s’est surprise à caresser quelque pensée coquine, effleurant de la pulpe la rondeur d’une épaule lisse et délicate. Ses yeux cependant montraient une écoute sans faille, et son oreille se laissait bercer.
Il lui a raconté les appartements visités chaque jour. Il lui a dit, les familles rencontrées là, le dénuement de certaines, la peur légère qu’il éprouve parfois. Elle a posé des questions sur son jeune âge, ses talents et ses perspectives d’avenir. Le café et les mots coulaient avec chaleur dans ses veines. Elle cèderait.
Elle a pris la carte France Loisirs
lundi 1 mai 2006
émois de mai (fiction)
Ma grand-mère me tricotait des pulls. Parfois elle devait en refaire une partie pour l’ajuster. Elle tricotait aussi de nouveaux pulls avec la laine des anciens. Doublement ouvragés, ces vêtements me semblaient chargés de deux fois plus d’amour.
De même, les livres qui sont passés dans d’autres mains recèlent pour moi plus d’émotion.
En troisième, je dévorais tous les ouvrages conseillés par mon professeur de Français. Avec la joie de savoir que ses yeux s’étaient posés sur les mêmes lignes.
Mes camarades se pâmaient devant les mini jupes et les bottes de cuir de notre professeur de Latin aux longs cheveux blonds. J’admirais mademoiselle Laplau. Jupes plissées, corsages boutonnés jusqu’en haut, cheveux courts lunettes, et petit air revêche qui laissait présager une infinie douceur.
Buvant ses paroles, au premier rang, je me voyais prenant des cours particuliers dans son salon un peu austère. Sagement assis à côté d’elle, je respirais le parfum de savonnette, et me régalais de ses explications attentives. Mes mains alors se risquaient timidement à effleurer le pli de la jupe, mon épaule à frôler la sienne. Sa voix devenait un peu plus rauque, sa respiration légèrement plus rapide. Je me risquais à défaire un puis deux boutons du chemisier. Glisser une main le long du collant en tremblant un peu, jusqu’à…
-Oscar ?
-Oui ?
-Le premier mot qui vous vient à l’esprit ?
-Couture !
Hilarité générale : la classe travaillait sur la poésie par associations d’idées et je n’avais rien suivi.
-Vous rêviez jeune homme !
Se tournant vers la fenêtre, où brillait un joli soleil de mai, elle défit machinalement le premier bouton de sa blouse.
Je crois avoir versé une larme de reconnaissance.
jeudi 6 avril 2006
vie d'ange (petite fiction)
C’est cette foutue heure d’été : mon réveil a sonné trop tôt. Ces oiseaux qui gazouillent alors qu’il fait encore nuit et que j’ai sommeil, ça me tue. Du coup, je l’ai lancé contre le mur le réveil. | ||
Je me suis rendormie et je me suis levée trop tard. Pas le temps de me faire chauffer de l’eau pour un thé. J’ai ouvert le frigo : les moufflets avaient sifflé toutes les îles flottantes et les compotes. Restait plus que des yaourts et j’ai horreur de ça. J’en ai avalé un quand-même, histoire de pas comater sous le pont. |
samedi 12 novembre 2005
faux affûtée
Reflétés
dans la lame de l’épée
de doux nuages d’été
(Garry Gay)
Maman bavarde avec le forgeron qui bat le fer rougeoyant. Je cligne des yeux, écoute le son du marteau qui heurte l’enclume, respire l’odeur âcre du métal chauffé et de la houille incandescente. Un chuintement lorsque la pièce est plongée dans l’eau froide.
Il va chercher la faux, flatte la lame, fine, brillante, d’un doigt caressant. «Voilà, le patron va pouvoir travailler ! ». Il l’installe sur la carriole, encombrée de courses du marché. Semences, savon, soufre, couvée de poussins dans une malle d’osier, sel, huile, sardines salées, gros pains, et quelques billes de chocolat que Maman cache en haut de l’armoire, et nous distribue avec parcimonie
Le soleil est déjà haut dans le ciel, l’air transparent. C’est le premier jour des vacances. Cet après-midi, j’irai me baigner avec mes sœurs à l’étang. Notre frère veut nous apprendre à nager et nous a fait exécuter les mouvements, couchées à plat ventre, en équilibre, sur un tabouret.
Le cheval a pris le galop. Ma mère l’invective en patois. Elle tire sur les rênes de toutes ses forces. Sur la mare au coin de l’allée qui mène à la maison, une cane et ses canetons, se glissent à l’ombre d’un chêne. J’ai un peu peur. Dans le virage le cheval s’emballe. L’espace de quelques secondes je ne vois plus rien. La voiture s’est arrêtée d’un coup. Les poussins s’éparpillent en pépiements affolés. La tête appuyée sur le tronc, Maman demeure immobile.
Pendant tout le trajet, la faux qui dépassait un peu trop a cisaillé les fesses du cheval l’agaçant jusqu’à le rendre fou.
Maman est morte.
jeudi 29 septembre 2005
Tante marthe
En entrant dans le funérarium elle revêt un masque de circonstance. L’oncle Roger plombier de son état, assis à côté du cercueil, lit Capitole Info. Dès qu’il l’aperçoit il se lève, l’étreint gauchement, étouffe un sanglot, qui résonne comme un gargarisme. Elle pose les questions rituelles, dit les mots qu’elle croit adaptés, se surprend à rêver d’un café, tout de suite, même un jus de chaussette. La défunte recouverte de satin blanc lui semble sereine, le visage fardé ne laisse rien paraître de son secret. C’était avant-hier qu’on l’a retrouvée sur la voie ferrée. Ils soupirent. Après demain les obsèques, oui, je serai là. Elle aspire une goulée d’air caniculaire. Au bout de la rue, le Carmen’s bar. Un grand crème je vous prie. Et …une chocolatine



























